Coulisses

Entretien avec une restauratrice du patrimoine

Interview de Marie De Beaulieu, restauratrice

Publié le 14 août 2025

Restauratrice spécialisée dans les spécimens animaliers, Marie exerce un métier aussi rare que minutieux. Entre science et savoir-faire artisanal, elle redonne éclat à des animaux naturalisés fragilisés par le temps. Son objectif : préserver pour demain la beauté du vivant.

L'interview complète

Adélie Marchal (Muséum du Havre) : Bonjour Marie, tu es venue aujourd’hui au Muséum pour restaurer l’un de ses spécimens emblématiques, notre chère girafe. Ce n’est d’ailleurs pas le premier sur lequel tu travailles. Ton métier est assez peu connu du grand public : peux-tu nous présenter un peu ton parcours ?

Marie de Beaulieu : Je suis restauratrice du patrimoine, spécialisée dans les collections d’histoire naturelle, notamment les spécimens naturalisés mais aussi les collections en fluide. J’ai obtenu le diplôme de restaurateur du patrimoine à l’Institut National du Patrimoine, une école d’État rattachée au ministère de la Culture, où la formation dure cinq ans. Ma spécialité était la sculpture — car il n’existe pas, en France, de filière dédiée à l’histoire naturelle. J’ai donc développé cette compétence en parallèle, grâce à mes stages et aux expériences que j’ai pu avoir dans des muséums.

D’ailleurs, personne en France n’est diplômé spécifiquement en restauration de spécimens naturalisés. Et, en réalité, je me suis intéressée à ce domaine un peu par hasard ! Au départ, je voulais vraiment travailler dans la sculpture, c’est pour ça que j’ai intégré l’INP. Mais dès la première année, j’ai eu l’occasion de visiter un atelier de taxidermiste, où l’on faisait aussi de la rénovation de collections. J’ai adoré : les matériaux, les objets, les spécimens… tout m’a fascinée. Et je n’ai plus décroché.

Mes professeurs m’ont beaucoup soutenue : ils m’ont autorisée à effectuer tous mes stages dans des muséums. À partir de là, tout s’est enchaîné naturellement.

A-M : Concernant la girafe, pourquoi était-il nécessaire de la restaurer aujourd’hui ?

M-B : C’est un spécimen récent, naturalisé par Yves Gaumetou il y a une dizaine d’années. Elle est magnifique, surtout grâce à sa posture originale : elle simule la course et n’a pas de socle, ce qui permet de la suspendre au mur. Mais cette particularité pose aussi des contraintes pour la conservation. Au départ, elle n’avait besoin que d’un simple dépoussiérage, puisqu’elle est récente et en très bon état. Mais elle a été stockée dans une caisse à claire-voie qui n’était pas adaptée à son poids. Les fixations ont cédé, elle s’est affaissée et a frotté contre la caisse… Résultat : quelques dommages, comme la perte de poils, des frottements et des usures mineures. Rien de grave, heureusement, elle reste superbe.

C’est un peu différent de ce que je traite habituellement : d’habitude, je travaille sur des spécimens de 50 à 100 ans, marqués par le temps. Ici, c’est un accident de conservation lié à sa forme et à sa taille.

A-M : Quelles techniques et quels outils utilises-tu pour nettoyer un spécimen comme celui-ci ?

M-B : Tout dépend du type de salissure. Si ce n’est que de la poussière, on utilise souvent un mélange d’eau et d’éthanol. Pourquoi de l’éthanol ? Parce que l’eau seule est trop humide et que l’humidité peut être problématique pour les spécimens naturalisés. L’éthanol permet à l’eau de s’évaporer plus rapidement, ce qui limite les risques. On applique donc le mélange avec parcimonie et précaution. Ensuite, si le poil est en bon état, on peut le brosser doucement, puis essuyer les zones nettoyées pour retirer les résidus.

A-M : Et pour une restauration, comme celle de la girafe, quelles sont les étapes que tu suis généralement ?

M-B : Pour les grands spécimens, la manipulation reste compliquée : il faut souvent une nacelle ou une échelle. Dans le cas de cette girafe, elle peut être couchée au sol puisqu’elle n’a pas de socle, mais la manipulation reste plus délicate que si elle en avait un.

On commence par l’observation et l’analyse de l’état général du spécimen. Il s’agit d’établir un diagnostic précis afin de le rendre plus présentable. Ensuite, on procède au nettoyage, puis à la stabilisation : les zones fragilisées sont consolidées avec des adhésifs adaptés à chaque spécimen.

Pour mieux comprendre la taxidermie, il faut savoir qu’un spécimen est constitué d’un mannequin interne sur lequel la peau de l’animal — préalablement tannée puis cousue — est fixée. Les zones de couture sont souvent fragiles ou présentent des lacunes, et nécessitent donc une attention particulière.

Une fois l’ensemble stabilisé, on réalise les retouches esthétiques : on peut rajouter des fibres là où le pelage est manquant, puis retoucher la couleur pour que le spécimen retrouve son aspect naturel.

A-M : Quel aspect de la restauration trouves-tu le plus satisfaisant ?

M-B : Étrangement, plus le cas est grave ou inédit, plus je le trouve intéressant, car il faut vraiment se creuser la tête pour savoir comment s’y prendre. Par exemple, un spécimen où il manque une corne, un œil ou un autre élément très visible : c’est toujours gratifiant de pouvoir restituer ce qui manquait.

Un nettoyage peut aussi être très satisfaisant, surtout sur un pelage blanc très encrassé, comme celui d’un ours polaire : on voit un vrai « avant/après ». Mais parfois, on passe beaucoup de temps à stabiliser un spécimen sans que ce soit très visible. Ce n’est pas un problème, mais le résultat est toujours plus gratifiant quand il se voit.

A-M : Et pour la girafe, quels sont les plus grands risques dans ce type d’intervention ? Ou plus généralement, quels sont les risques en restauration ?

M-B : La plupart du temps, les risques viennent de la manipulation. En restauration, on utilise des méthodes censées être réversibles, donc l’intervention elle-même reste sûre. Mais les accidents peuvent arriver pendant les déplacements : un choc, une chute… même avec toutes les précautions.

 

Pour la girafe, la manipulation a été très importante, c’était stressant, mais tout s’est très bien passé. Au final, c’était une belle réussite.

A-M : D’autres projets t’ont-ils marquée, dans d’autres muséums peut-être ?

M-B : Ça fait maintenant quinze ans que j’exerce, donc j’ai eu l’occasion de travailler dans pas mal de muséums en France, et même un peu en Belgique. Concernant Le Havre, j’étais mandataire d’une équipe qui a restauré une centaine de spécimens pour le musée, dans le cadre de sa réouverture. Je connais bien l’équipe, ce sont des gens formidables.

Un autre chantier marquant, c’est celui du muséum de Rouen. Il va être rénové et ils ont lancé un grand chantier des collections. Ils ont voulu sauvegarder cinq dioramas très anciens, certains ayant plus de 130 ans. Pour rappel, un diorama consiste à exposer un spécimen naturalisé dans un décor reconstituant son environnement naturel, la plupart représentant la biodiversité locale. L’un des dioramas était inspiré de l’expédition Charcot, avec la banquise du Pôle Sud. Charcot avait d’ailleurs donné des spécimens au muséum de Rouen en 1930. C’était un projet de grande ampleur, très visible, très satisfaisant à mener, mais aussi complexe. Un vrai chantier marquant.

A-M : Et pour revenir à la girafe : la restauration t’a pris combien de temps environ ?

M-B : Pour ce spécimen, il m’a fallu trois jours. Mais ça varie beaucoup selon l’animal. Ici, elle est en bon état, car relativement récente, mais elle a une grande surface et il y avait beaucoup de petites interventions à faire. Parfois, on passe aussi trois jours sur un tout petit spécimen — un colibri par exemple — s’il est très endommagé ou s’il a chuté. Donc tout dépend vraiment de l’état et de la taille du spécimen.

A-M : Est-ce qu’il y a eu quelque chose qui t’a surprise pendant la restauration ? Une difficulté inattendue ou un détail étonnant ?

M-B : Très souvent, oui. Même après quinze ans, il y a toujours des surprises. La taxidermie est un artisanat assez confidentiel : il n’y a pas une école unique qui aurait formé tous les taxidermistes, chacun avait ses méthodes, ses recettes… donc chaque pièce est unique.

Dans le cas de la girafe, il y a le style très particulier d’Yves Gaumetou. C’est un taxidermiste mais aussi un artiste contemporain. Il conçoit des postures très audacieuses, avec des équilibres étonnants. Ce qui m’a bluffée, c’est que cette girafe tient grâce à seulement deux points de fixation. C’est presque un miracle, vu la masse du spécimen — pas tout à fait 300 kilos, mais quand même. C’est d’une virtuosité incroyable. Je n’avais jamais vu ça.

A-M : Merci beaucoup Marie pour ces échanges !

Interview menée par Adélie Marchal. Août 2025