Collections
Curieux de sciences
Illustrations Naturalistes : Ernst Haeckel
Publié le 20 février 2022
Peut-être avez-vous pu les admirer en 2018, en compagnie d’autres beautés, parfois très légèrement vêtu(e)s, lors de l’exposition Né(e)s de l’écume et des rêves au Musée d’art moderne André Malraux du Havre (MuMa) ? Ou bien peut-être encore au sein de l'exposition 150 millions d'années et des poussières au Muséum d'histoire naturelle ? Qui donc ?Mais Discomedusae, Crinoidea, Siphonophorae, Asteroidea et Stephoidea voyons ! Derrière ces noms énigmatiques (et pas très faciles à porter) se cachent 5 magnifiques lithographies d’organismes marins, extraites des Formes artistiques de la nature d’Ernst Haeckel… Et dont le MuMa a fait don au Muséum ! Ces illustrations furent initialement conçues comme des images scientifiques, mais elles peuvent également être admirées pour leur beauté intrinsèque. Leur auteur ? Le savant allemand Ernst Haeckel.
Des sciences de la nature à l’Art nouveau
Ernst Haeckel (1834-1919), biologiste et professeur d’anatomie comparée à l’Université d’Iéna, ne se contenta pas de diffuser en Allemagne la théorie darwinienne de l’évolution, ni d’être l’inventeur du mot « écologie » (terme qu’il forge pour désigner l’étude des relations entre les organismes vivants et leur environnement).
Par ses dessins naturalistes étonnants, il inspira également les arts décoratifs et l’architecture de son temps, en contribuant à l’émergence de l’Art nouveau – un mouvement prônant la libération par rapport aux styles rigides du passé, en puisant à cette source intarissable de production de formes qu’est la nature.
Les planches de Haeckel surent séduire des artistes (affichistes, architectes, décorateurs...) qui à la fin du XIXe siècle se mirent en quête de modèles inédits pour créer des ornementations faites de courbes élégantes.
Toutefois, la beauté fascinante des illustrations de Haeckel ne doit pas pour autant nous autoriser à passer sous silence les accusations de fraude scientifique dont il a fait l’objet, ni les controverses liées à ses théories raciales fallacieuses, qui trouvèrent plus tard un écho dans le nazisme.
Les astéries, bien plus connues sous le nom d’étoiles de mer, sont des échinodermes. Littéralement : peau (derme) d’oursin (ekhinos en grec). Couverts de plaques calcaires parfois épineuses, ces animaux benthiques ont une bouche au centre de la face de leur corps qui est en contact avec le fond marin.
Ils se déplacent sur ce dernier en « marchant » grâce à de petits organes de locomotion appelés podia. Il existe de nombreuses espèces d’astéries (plus de 1 500 !). Leurs couleurs peuvent varier (elles sont parfois très vives), mais ces organismes ont toujours cette structure étoilée pentaradiée si caractéristique.
L'étude des organismes marins
Les recherches de Haeckel en zoologie et biologie marine le conduisirent des mers du Nord à celles des Tropiques.
On lui doit ainsi la description et la détermination de milliers d’espèces, en particulier celles de ténus organismes unicellulaires de la famille des radiolaires (des zooplanctons), qu’il parvenait à dessiner à force d’observations par l’œil du microscope.
Planctons des profondeurs et de l’infra-visible, méduses diaphanes, chevelures subaquatiques ondoyantes apparaissent, sur fond d’aplats de couleur, telles des créatures mystérieuses et ambiguës. À quel règne de la nature peut-on les rattacher ? Animal ou végétal ? Proviennent-elles des abysses, ou de l’imaginaire de Haeckel ?
Les discoméduses
Aussi, ces « discoméduses » rappellent aujourd’hui des luminaires précieux, des lustres à pampilles de cristal ; ces siphonophores et crinoïdes évoquent des vases ornés de motifs complexes. Ou encore, ces stephoidea (zooplanctons de la famille des radiolaires) nous font penser à des pièces raffinées d’orfèvrerie. De telle sorte que l’on finit par se demander qui, de l’artiste ou du naturaliste, inspire l’autre.
Les siphonophores
Les siphonophores sont des cnidaires, tout comme les méduses. Ils ont comme elles des propriétés urticantes. Malgré les apparences, ce ne sont pas des fleurs mais bien des animaux. Ou plutôt des colonies d’animaux minuscules, formant des super-organismes au sein desquels les individus se spécialisent pour assurer une fonction utile à l’ensemble qu’ils constituent.
Une « nature artiste »
Une place de choix dans les collections du Muséum
La réserve des livres précieux du Muséum renferme déjà trois volumes de publications scientifiques illustrées et consacrées par Haeckel aux organismes marins – notamment sa Monographie der Medusen (1879-1881). Certaines de ces planches furent d’ailleurs reprises deux décennies plus tard dans les Formes artistiques de la nature.
Le fonds d’art graphique du Muséum du Havre conserve également un remarquable ensemble de représentations d’étoiles de mer et autres cnidaires. Parmi elles – stars parmi les stars –, les médusantes aquarelles sur vélin du havrais Charles-Alexandre Lesueur (1778-1846). Plusieurs d’entre elles furent d’ailleurs prêtées au MuMa à l’occasion de l’exposition Né(e)s de l’écume et des rêves.
Si Haeckel a pu s’inspirer des dessins de Lesueur et des écrits de son compagnon d’aventures en terres (et mers!) australes François Péron (1775-1810), il contribua aussi à les tirer de l’oubli en reconnaissant en eux d’illustres prédécesseurs.
Preuve que l’art et la science ne s’opposent pas, ce don témoigne de la coopération entre deux institutions muséales havraises (le Muséum d’histoire naturelle et le Musée d’art moderne), dont les collections et expositions peuvent entrer en résonance.
Article écrit par Guillaume MALARD, 2022.